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Cet article est peu plus long que d'habitude. J'ai fait au mieux pour le synthétiser au maximum mais le sujet, complexe et passionnant, fait que je ne peux pas trop condenser mon propos. Si vous êtes de nature curieuse, ça devrait vous plaire 🙂

Je veux vous parler d'un livre absolument génial qui est sorti il y a quelques mois et qui s'appelle "Le bug humain". Je l'ai lu à sa sortie mais je n'avais pas encore eu le temps d'y consacrer un article. Il explique, du point de vue des neurosciences, pourquoi les humains se comportent comme ils se comportent et pourquoi ce comportement est en train de devenir une véritable menace pour l'humanité. Rien que ça. C'est à la fois  glaçant et fascinant.

 

 

Ce livre a été écrit par Sébastien Bohler, docteur en neurosciences et rédacteur en chef d'un magazine que j'adore, Cerveau & Psycho. Rien à voir avec Psychologie Magazine, beaucoup plus sérieux.

 

 

Il nous explique que notre cerveau possède une structure nerveuse qui s'appelle le striatum, c'est le protagoniste du livre.

 

 

Le striatum joue un rôle essentiel dans notre vie puisque son job n'est autre que d'assurer notre survie et de garantir la transmission de notre patrimoine génétique. Bref, c'est lui le boss du cerveau.

Pour remplir cet objectif primitif, le striatum est programmé pour nous pousser constamment à poursuivre 5 sous-objectifs :

1. La nourriture ;
2. Le sexe ;
3. Le statut social ;
4. L'information ;
5. Le confort.

 

A peu près tout ce que nous faisons obéit, de près ou de loin, à la maximisation de ces 5 sous-objectifs. Pour le dire autrement, le monde tel qu'il est aujourd'hui est le résultat de leur poursuite.

 

 

Ces 5 stimuli sont ce que l'on appelle des renforceurs primaires. Le striatum nous encourage à les maximiser en nous procurant du plaisir avec des décharges de dopamine à chaque fois que nous mangeons, copulons, dominons (physiquement ou symboliquement), recueillons de l'information et réalisons nos tâches et activités avec le moins d'efforts possibles.

 

 

Du sac Louis Vuitton (statut social), à YouPorn (sexe), en passant par les aliments ultra-transformés (nourriture), les volets roulants (confort) et les chaînes d'info en continu (information), notre monde moderne est truffé d'exemples de cette implacable réalité qui opère depuis des millions d'années.

 

 

Le truc, c'est que notre cerveau n'a pas qu'un striatum qui pilote nos motivations. Il a aussi un cortex qui planifie et conçoit. Le but du cortex est de mettre à disposition des moyens et des ressources dont le striatum a besoin pour poursuivre ses objectifs. Pour compléter le tableau, si le striatum est le boss du cerveau, le cortex en est l'ingénieur.

Or, aujourd'hui, notre cortex a développé des outils et des technologies tellement avancés qu'il est capable de procurer au striatum presque tout ce dont il a besoin : vous voulez un peu de statut social ? Publiez une photo arrangeante sur Instagram. Vous avez faim ? Pas la peine d'aller à la chasse, commandez sur Deliveroo. Une envie sexuelle ? Pas de problème, achetez-vous un coït en réalité virtuelle. Vous vous ennuyez ? Vous avez un accès à toute l'information du monde dans votre poche. Bref, vous avez compris.

 

 

Cette situation encore jamais rencontrée par l'Homme pose deux problèmes :

1. Le premier, c'est que le striatum a un défaut de conception : il ne sait pas dire stop, il en veut toujours plus. Or, notre monde moderne, conçu avec notre génie de cortex, est en capacité d'alimenter toujours plus notre striatum des 5 stimuli qu'il demande ;
2. Le deuxième problème, c'est que le striatum a peu d'égard pour l'avenir : ce qui l'intéresse c'est de se faire plaisir maintenant. Il privilégie la gratification instantanée aux conséquences futures.

 

 

La conjonction de ces deux problèmes (j'en veux encore parce que c'est bon et je ne me soucie pas des effets que cela aura à l'avenir) n'est pas sans conséquences :

1. Les personnes qui meurent d'obésité sont aujourd'hui plus nombreuses que celles qui meurent de faim. En 2030, on estime que 38% de l'humanité sera obèse ;
2. Aujourd'hui, le visionnage de vidéos pornographiques représente 35% du trafic internet. En termes d'émissions de CO2, cela équivaut à la moitié du transport aérien mondial ;
3. Le statut social, c'est essentiellement avoir plus ou mieux que le voisin. Il est l'un des moteurs de la société de consommation. Un nouveau produit me démarquera des autres ? Notre striatum va nous inciter à l'acheter ;
4. La prolifération d'information fait que notre attention est de plus en plus sollicitée, captivée : un email par ci, une notification par là. Notre journée se retrouve morcelée en une succession de moments de plus en plus courts. En bref, nous "zappons". Résultat : notre durée maximale d'attention baisse à des niveaux préoccupants. Les jeunes de la génération Z ou millenials, nés après les années 2000 et ayant grandi avec les écrans, ont une durée maximale d'attention de 9 secondes. Elle est de 8 secondes chez un poisson rouge. Pour celles et ceux que ça intéresse, le livre "La civilisation du poisson rouge – Petit traité sur le marché de l'attention", sorti il y a quelques semaines et rédigé par le directeur éditorial d'ARTE analyse ce phénomène.

 

 

Ce qui préoccupe Sébastien Bohler, c'est que l'être humain est devenu un "danger mortel pour lui-même". Si les mécanismes neuronaux que je vous ai décrits plus haut nous ont aidés à survivre au cours de l'histoire de l'humanité, ils sont devenus un énorme défi à relever.

 

 

Mais tout n'est pas perdu. L'auteur termine son livre en esquissant des solutions :

    • L'éducation : on peut éduquer notre cerveau à ne pas être uniquement centré sur les renforceurs primaires ;
    • "Hacker" le renforceur primaire du statut social en accordant de la valeur à des comportements vertueux. Par exemple, faire en sorte (via tout un tas d'initiatives publiques) que les véhicules les moins polluants soient perçus comme étant plus cool que les SUV ;
    • La pleine conscience : si nous prenons conscience de tous ces mécanismes qui nous gouvernent, de nos pulsions, de nos accès, nous avons prise sur eux.

 

Le défi semble immense pour inverser la tendance. Ce sera sportif mais on n'aura pas le choix, on devra s'y coller.

 

 

Le livre est bien écrit, facile et agréable à lire. Il se lit vite et offre une vraie clé de compréhension de nos comportements et modes de fonctionnement aux niveaux individuel et collectif. Ce que j'ai aussi aimé, c'est que le livre n'est ni culpabilisant ni complaisant : nous nous comportons comme nous nous comportons parce que notre cerveau nous y incite. Néanmoins, nous avons la responsabilité et la capacité d'agir. Je le recommande chaudement à celles et ceux qui s'intéressent à ces questions.

 

    • Le livre en vente sur la Fnac ;
    • Un article de Cerveau & Psycho qui résume bien le livre ;
    • Une courte interview (3:43) de Sébastien Bohler sur RFI.

 

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