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Bonjour tout le monde,

 

Alors que le scandale McKinsey a déjà été évacué par l'agenda médiatique, je souhaitais consacrer un billet à ce qu'il représente : l'immixtion (le fait de s'immiscer dans quelque chose – un mot que j'ai appris à cette occasion) croissante des intérêts privés dans les affaires publiques.

 

Jamais, dans l'histoire contemporaine, l'Etat – qui est censé promouvoir l'intérêt général en régulant la vie en société – n'a été autant ciblé par les intérêts privés.

 

Et ce n'est pas moi qui le dis, c'est Paul Boury, le président de l'un des plus importants cabinets de conseil en affaires publiques, qui l'affirmait on ne peut plus clairement dès 2018 dans l'article du Monde apparaissant ci-après :

 

« On n’a jamais eu une écoute publique aussi forte et constructive pour les intérêts économiques »

 

Pour accéder à l'article, cliquez sur ce lien

 

D'après Eliane Assassi, une sénatrice qui a dirigé la rédaction un rapport sur le recours aux cabinets de conseil par la puissance publique, les dépenses de l'Etat auprès de cabinets de conseil ont même doublé depuis 2018.

 

 

Ce qui est d'autant plus révoltant c'est que ces cabinets de conseil coûtent non seulement très cher à l'Etat, mais celui-ci les paie pour des conseils qui visent son propre démantèlement.

 

En effet, le recours aux cabinets de conseil a deux conséquences directes pour l'Etat et les services publics :

  1. La baisse des financements publics, qui mènent à des décisions comme la baisse des APL, la suppression de lits d'hôpitaux, le non-remplacement de départs à la retraite ou toute autre "réforme" exigée par le modèle néo-libéral ;
  2. Le new public management, c'est-à-dire une réorganisation des services de l'état copiée sur le monde de l'entreprise.

 

Ces deux phénomènes occasionnent logiquement un dysfonctionnement des services publics qui occasionne à son tour, et de manière tout aussi logique, une insatisfaction des citoyen-nes vis-à-vis des services publics.

 

Or, quand la population n'est pas satisfaite des services publics, celle-ci est d'autant plus disposée à accepter qu'on les privatise.

 

Cette stratégie est expliquée depuis longtemps par l'intellectuel américain Noam Chomsky :

 

Pour visionner la vidéo de 33 secondes, cliquez sur ce lien

 

Hasard du calendrier, quelques semaines avant que n'éclate l'affaire McKinsey, la Revue Dessinée a sorti un numéro spécial sur ces professions qui murmurent à l'oreille de nos décideurs politiques : consultants donc, mais aussi communicants et lobbyistes.

 

Pour en savoir plus sur ce numéro, cliquez sur ce lien

 

Et ce qu'on y apprend est tout bonnement hallucinant.

 

Par exemple, il y est révélé que, dans les années 70, l'ancêtre du MEDEF, le CNPF – Conseil National du Patronat Français, donnait des cours gratuits de media training aux politiques de droite pour les aider à mieux distiller les éléments de langage "pro business" dans les médias :

 

 

Bien entendu, les politiques de gauche n'avaient pas droit à leurs services.

 

En sachant que l'influence des communicants s'est considérablement développée au cours des 50 dernières années, cette anecdote montre que du prêt-à-penser directement élaboré par les sphères économiques a influencé et continue d'influencer de manière significative la vision économique et sociale de nos gouvernants.

 

Cette manie des milieux privés à influencer le champ politique est malheureusement courante et se manifeste de plusieurs autres manières :

 

1. La pantouflage

 

Il s'agit pour un haut fonctionnaire de rejoindre un grand groupe privé après avoir exercé dans le public, ou inversement.

 

Cela a été le cas de José Manuel Barroso, l'ancien Président de la Commission Européenne, en rejoignant la banque d'affaire Goldman Sachs, et de Neelie Kroes, l'ancienne Commissaire Européenne à la concurrence et aux nouvelles technologies, en rejoignant les entreprises Uber, Salesforce et Bank of America.

 

 

Ces nouveaux arrivants sont très précieux pour leurs nouveaux employeurs car, étant anciens hauts-fonctionnaires, ils arrivent avec des informations privilégiées et un réseau très développé, ce qui sera utile lorsqu'il s'agira de gagner un futur appel d'offres ou d'orienter favorablement la mise en place d'une réglementation.

 

En France, nous sommes également bien servis en matière de pantouflage : par exemple, avant de devenir premier ministre Edouard Philipe siégeait chez Areva et Emmanuelle Wargon, ancienne secrétaire d'état à la transition écologique, occupait des responsabilités chez Danone.

 

 

Les parcours d'Edouard Philippe et d'Emmanuelle Wargon ne sont pas des exceptions, ce genre d'allers-retours se comptent désormais par centaines. Au point que l'association anti-corruption Anticor décerne désormais chaque année des "pantoufles".

 

 

En 2022, c'est Brune Poirson qui a été primée pour avoir abandonné son poste de députée avant la fin de son mandat pour un poste plus confortable chez Accor, et ce, sans démissionner.

 

Par ailleurs, le pantouflage touche toutes les strates supérieures de l'administration : sur 298 conseillers ministériels nommés en 2017, 43 occupaient des postes au sein de grandes entreprises, et en particulier à des fonctions d'affaires publiques et de relations institutionnelles, fonctions qui consistent précisément à influencer les acteurs publics pour que la législation serve les intérêts de leurs entreprises.

 

 

2. Le lobbying

 

Pour influencer la législation de telle sorte à ce qu'elle serve leurs intérêts économiques, les entreprises font généralement appel à des cabinets spécialisés ou se réunissent dans des entités ad-hoc qui représentent leur secteur d'activité.

 

Voilà quelques exemples :

  • Le MEDEF est le lobby des entreprises ;
  • L'IATA, l'Association Internationale du Transport Aérien, est le lobby des compagnies aériennes ;
  • L'UIMM, l'Union des Industries et Métiers de la Métallurgie, est le lobby des entreprises métallurgiques ;
  • La CLEPA, l’Association européenne des fournisseurs automobiles, est le lobby des constructeurs auto ;
  • Etc.

 

 

Bref, tous les secteurs ont leur lobby mais aussi des corps de métiers plus artisanaux comme les boulangers (la CEBP, au niveau européen), les bouchers (la CFBCT) ou bien des communautés d'intérêt comme les chasseurs avec la FNC – Fédération Nationale des Chasseurs.

 

 

Toutes ces associations, fédérations, conseils, commissions ou autres comités n'ont pour seul objectif de défendre le bout de gras des entreprises ou communautés d'intérêt qu'ils représentent.

 

Et, lorsqu'un décideur politique s'est montré suffisamment à l'écoute d'un lobby, ce dernier renvoie l'ascenseur en appelant à voter pour lui : c'est ce qu'il se passe entre la Fédération des Chasseurs et Emmanuel Macron.

 

Le problème, c'est que les intérêts défendus par les lobbies sont souvent antagonistes de l'intérêt général et que les moyens déployés par les lobbies sont infiniment plus importants que ceux des organisations qui sont susceptibles de s'y opposer comme les ONG et les associations :

 

 

Les méthodes des lobbyistes sont également très problématiques puisqu'ils ont directement accès aux législateurs, quand ils ne prennent pas carrément leur place.

 

En 2017, un député de la majorité a déposé 7 amendements dans le projet de loi de finances pour inciter les entreprises à recourir aux experts-comptables, en échange de réductions d'impôts.

 

Or, il s'avère que ce député n'est autre que l'ancien président de la Fédération nationale des experts-comptables :

 

 

Dans certains cas plus graves encore, des lobbies envoient carrément des propositions de texte de loi que certains législateurs copient-collent, au mot près, dans leur projet de loi.

 

Mais il n'y a pas que la loi que les pouvoirs économiques cherchent à influencer : l'opinion doit également être manipulée puisque celle-ci pèse dans l'élaboration de la loi.

 

 

3. La fabrique du doute

 

En produisant de fausses informations scientifiques concernant des domaines d'activité controversés comme les industries pétro-chimique, pharmaceutique ou nucléaire, les entreprises et leurs lobbies réussissent à maintenir le doute ou l'ambigüité sur la nécessité de légiférer pour interdire un produit qui serait dangereux (le glyphosate, par exemple) ou pour retarder une bifurcation industrielle (passer du moteur diesel au moteur électrique, par exemple).

 

 

Monsanto a été experte en la matière : elle savait que le glyphosate, contenu dans ses produits comme le Roundup, était cancérigène mais elle a dépensé des millions de dollars pour produire de fausses études et soudoyer des scientifiques afin d'influencer les gouvernements européens et l'agence européenne de sécurité des aliments (EFSA) sur la dangerosité du glyphosate.

 

Dans un rapport que l'EFSA a rédigé sur le glyphosate, on y a retrouvé 30 pages qui étaient directement copiées-collées de contributions préalablement rédigées par Monsanto !

 

Ces méthodes sont malheureusement communes aujourd'hui et sont utilisées par tous les secteurs d'activité qui peuvent débloquer des fonds suffisamment importants.

 

Les précurseurs de ces pratiques sont les cigarettiers qui, dans les années 50, ont élaboré une stratégie de fabrique du doute extrêmement efficace :

 

 

En France, un chercheur a même reçu l'équivalent de 400 000€ pour publier une étude qui minimisait les effets négatifs de la nicotine :

 

 

Pour explorer plus en profondeur ces pratiques, je vous conseille un excellent documentaire qu'a diffusé ARTE : "La fabrique de l'ignorance".

 

Pour visionner le documentaire, cliquez sur ce lien

 

Je vous recommande aussi vivement d'aller voir le film "Goliath" qui est en ce moment à l'affiche avec Pierre Niney, qui joue le rôle d'un lobbyist :

 

Pour voir la bande-annonce, cliquez sur ce lien

 

Le film montre parfaitement tout ce dont il a été question dans ce billet !

 

Bonne journée et exprimez votre voix dimanche 😉

 

A bientôt,

 

Charles

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