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Hier soir encore, je me tâtais à y aller. Et puis, sur les coups de 14h30, je me décide : je prends mon vélo et pars rejoindre le cortège de la manifestation du 1er mai qui doit s'élancer de Montparnasse jusqu'à Place d'Italie.

Sur le chemin, les rues de Paris sont calmes et les sites touristiques font le plein : on flâne devant le Centre Pompidou et on observe ce qu'il reste de Notre-Dame.

 

 

 

Je passe par la rue Claude Bernard, dans le Vème arrondissement, où s'affiche un aperçu du dispositif policier déployé pour l'occasion : une file de fourgonnettes de CRS qui s'étend sur 200 mètres.

 

 

Ca y est, je sens que je me rapproche du cortège quand je vois les CRS postés en haut de l'Avenue des Gobelins pour éviter que les manifestants ne sortent du Boulevard Saint-Marcel, un des axes par lequel passe la manifestation.

 

 

Autant ils ne laissent personne sortir de l'itinéraire, autant il est possible d'y rentrer pour rejoindre le cortège. C'est ce que je fais.

 

 

 

Je suis alors entouré de gens très différents : des jeunes, des vieux, des parents avec leurs enfants, des gilets jaunes, des syndicalistes, etc. Il y a une ambiance plutôt sympa, des sourires s'échangent, des gens qui ne se connaissent pas partagent quelques mots. Il y aussi de la musique, des chants.

 

 

On sent très bien que ces personnes sont unies par quelque chose de fort, l'énergie déterminée de la lutte. On imagine facilement comment des gens qui ne se connaissaient pas se sont liés d'amitié sur des ronds-points. On s'y croirait presque, d'ailleurs.

 

 

De part et d'autre du Boulevard, des manifestants s'approchent des forces de l'ordre. Certains brandissent des pancartes, d'autres les filment ou discutent avec eux. Beaucoup les insultent aussi.

 

 

 

Il n'est pas prudent de rester près des barrages de CRS qui bloquent l'accès aux rues perpendiculaires parce que certains manifestants leur jettent des bouteilles de verre ou des pavés depuis le centre du Boulevard. Invisibles parmi la foule, ils en profitent. Je retourne alors au centre du Boulevard pour éviter de recevoir un projectile sur la tête.

On passe devant une clinique, le personnel de santé, depuis l'intérieur du bâtiment, fait des signes de soutien aux manifestants qui les applaudissent en retour.

 

 

En arrivant sur le Boulevard de l'Hôpital, j'aperçois une colonne de CRS qui avance sur le côté gauche du Boulevard. Ils avancent vite. Je décide alors de me mettre à leur hauteur et de m'insérer dans leur passage pour remonter plus vite le cortège.

L'ambiance est tendue : ça chambre, ça insulte, ça crie. J'entends quelques malheureux "suicidez-vous" qui sont joliment contrés par des "ne vous suicidez pas, rejoignez-nous". Curieusement, ils arrivent sans difficulté à se frayer un passage parmi les manifestants. J'avance avec eux.

 

 

Problème. Ces CRS ont été appelés en renfort par leurs collègues postés plus haut qui bloquent le cortège. Je me retrouve alors bloqué face à eux, en première ligne avec les manifestants les plus excités. D'ailleurs, on sent clairement que ces derniers sont là pour la castagne.

 

 

J'aperçois derrière le cordon de CRS un camion à canon à eau en train de faire une manœuvre. Il se met à avancer vers nous. Les CRS se placent, d'autres arrivent encore. Je comprends ce qui va arriver et commence à flipper.

Je regarde derrière moi, la foule est beaucoup trop compacte pour reculer. C'est assez horrible parce que je sais que je vais me retrouver coincé entre les deux fronts mais je ne peux rien faire. Les manifestants crient de plus en plus.

D'un coup, la tension monte subitement. Des ultras lancent des projectiles vers les gendarmes qui ripostent instantanément par des salves de gaz lacrymogène. Une bombe tombe juste à côté de moi. Mouvement de foule. On essaie tous de s'enfuir. Tout le monde essaie de courir mais ça piétine. On tousse tous fort. Je mets mon manteau devant mon nez et ma bouche. Mes yeux me piquent tellement que je ne peux pas les ouvrir. Je marche alors les yeux fermés tout en étant bousculé par les autres manifestants qui sont aussi paniqués que moi. On est autant serré que dans une boîte de nuit bondée.

Énorme sensation de brûlure dans la gorge et les poumons. Je fais un bruit bizarre en respirant. J'ai beaucoup de mal à respirer et commence à suffoquer. A un moment, j'ai carrément cru que j'allais m'étouffer. J'essaie d'ouvrir les yeux mais je les referme aussitôt, ça pique trop. Ca a dû durer 30 secondes mais ça a semblé beaucoup plus long. J'ai vraiment eu peur.

On arrive à hauteur de la faculté de médecine de la Pitié-Salpêtrière où on peut à nouveau respirer normalement. Les manifestants en profitent pour boire de l'eau, s'échanger du sérum physiologique pour les yeux, se réconforter. Certains d'entre eux pleurent.

 

 

Je ne m'étais jamais fait gazé, j'ai été servi.

 

 

Le cortège est alors obligé de faire demi-tour. Des affrontements éclatent là où l'on se trouvait. On voit de la fumée noire et on imagine la l'intensité de la bataille : des bombes lacrymogènes et des grenades de désencerclement explosent toutes les 10 secondes.

 

 

Je suis alors coincé dans une ruelle adjacente et je tombe sur une scène assez improbable : un mec en train de mixer de la techno sur un triporteur. Des gens dansent autour de lui.

 

 

Les CRS s'organisent pour nous prendre en tenaille. Je bouge et me retrouve à nouveau sur le Boulevard Saint-Marcel là où se situe précisément le début du cortège de la CGT, protégé par son service d'ordre. J'apprends que Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, s'est fait aussi gazer.

 

 

Les affrontements devant nous perturbent l'avancée du cortège, on avance de 20 mètres toutes les 10 minutes.

 

 

Lors de notre progression, on constate les dégâts provoqués par les affrontements qui nous empêchaient d'avancer.

 

 

Ca gaze à nouveau. Par chance, une femme qui tient la porte d'un immeuble me fait signe d'entrer. Plusieurs manifestants sont dans le hall pour se protéger du gaz lacrymogène et des projectiles des ultras.

 

 

En continuant dans le couloir, je me rends compte que nous sommes plusieurs dizaines. L'ambiance est paisible et invite au rapprochement.

 

 

Je finis par arriver Place d'Italie où les manifestants se dispersent. Un mec d'une cinquantaine d'année vient vers moi pour me dire qu'il faut aller à Bastille, que "c'est là que ça se passe". Il y a une énergie qui ressemble à celle que l'on retrouve quand on sort d'une bonne soirée et que l'on a encore envie faire durer la fête. A l'image de fêtards qui cherchent un after, des manifestants souhaiteraient donner un second souffle à la manif qui s'éteint.

 

 

Les policiers sont en surnombre et un drone survole la place. Il n'y a plus grand chose à voir. Pour moi, ça s'arrête là. Je fais demi-tour pour aller retrouver mon vélo et rentrer chez moi. Sur le retour, j'assiste aux restes impressionnants des affrontements.

 

 

 

Les services de la Propreté de Paris sont déjà à l'œuvre.

 

 

 

Sur le retour, je tombe sur cette fresque murale. Un bon mot pour terminer cette folle journée.

 

 

***

 

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